Matin d'Hiver

 

Quand je suis arrivée par un matin d’hiver glacial pour poser mes rêves de campagne dans un petit village de Normandie, le premier, il a traversé la rue pour m’offrir la chaleur de son feu et un bol de thé. Année après année, l’amitié s’est renforcée et le rite de l’apéritif est venu ponctuer chaque journée volée à Paris. Avec Danielle, sa femme, Emil et Grégor, ses enfants et les amis de passage. Un moment privilégié au milieu des tableaux. Jamais les mêmes, mais avec sa peinture une familiarité s’est créée.

 

Au début, je les regardais presque furtivement, quand il était occupé à quelque discussion passionnée avec d’autres. Comme si je commettais une infraction en m’attardant trop longuement, en pénétrant trop vite un univers plus intime. Et puis un jour, il m’a demandé de parler de sa peinture, de lui donner mes mots, ceux que je feignais de maîtriser pour écrire sur les autres dans les pages d’un journal, de les lui livrer comme il offre ses toiles.

 

Des mois durant, j’ai hésité, esquivé. Pourquoi était-ce si difficile? Ce n’est pas d’un maître qu’il sollicite le jugement, ce ne sont pas de doctes avis sur sa technique, ses choix, son évolution qu’il attend. Simplement les mots d’une amie. Un échange pour que sa peinture entre en résonance, que l’émotion qui a trouvé ses couleurs, ses transparences, ses lumières, rythme mes phrases.

 

Il me serait plus facile sans doute de parler de lui, de ses entêtements, de ses colères abruptes, de sa générosité bourrue, de ses timidités étonnées, de ses brèves mélancolies, de ses fiertés d’homme.

 

Je pourrais raconter l’enfance bulgare, les rêves d’adolescent, la volonté farouche de suivre son chemin en bravant les interdits. Le franchissement de la frontière, un garde armé qui le vise et qu’il croit reconnaître. Le regard échangé, le temps suspendu et le tir dévié. Il a fui un monde dans lequel il ne pensait pas pouvoir s’exprimer comme il l’entendait. Mais l’apprentissage d’une liberté voulue est rude. Les camps de réfugiés, le dénuement dans un pays nouveau dont il ne connaît ni la langue, ni les codes. De longues années de galère, mais toujours la même détermination. Et puis l’admission aux Beaux-Arts de Paris, le diplôme, les premiers succès.

 

Mais de cette vie, les étapes se marquent en quelques phrases sur un CV. Le reste lui appartient. Il ne se résume pas. Et ce n’est pas l’essentiel quand l’âme a trouvé pour s’ouvrir des pinceaux et des couleurs. Sombres quand Paris ne lui souriait pas, de plus en plus lumineuses dans les vallées normandes ou près des monts d’Auvergne.

 

Un ciel immobile qui gomme l’horizon, une église perdue qui retient le cœur, un bouquet de coquelicots qui s’inclinent dans le souvenir d’un père qui choisit aussi la peinture, un arbre éclaboussé de printemps, un chemin qui se perd, une fenêtre qui s’entrouvre, un rai de lumière qui glisse sur une pomme, une cafetière abandonnée sur un coin de table, une coupe de girolles, un sous-bois humide, une silhouette dans l’ombre, à l’écart du bruit et des rumeurs que l’on entend par delà la porte béante.

 

Chaque tableau réapprend à voir, à écouter et à se taire pour laisser cheminer l’émotion d’un instant, happée, retranscrite, offerte à d’autres souvenirs. Impressions fugitives, réminiscences… Le regard se perd dans la toile, éclaboussé de lumières, se détache, revient, capte l’indicible et l’émotion s’installe. Pour longtemps.

 

Albert ne déteste rien tant que l’enflure, se défie des contresens, traque la surcharge, gomme la répétition. Pour ne pas trahir la pensée, affadir le sentiment, travestir la vérité. Il tourne autour, l’épure, lui trouve un cadre sans jamais l’enfermer dans un carcan. Il l’accommode pour que chacun la retrouve, l’apprivoise, s’en saisisse et la fasse sienne. L’émotion ainsi chemine, rebondit et vient réveiller l’âme en sommeil.

 

 

 

Christine-Fauvet-Mycia

(journaliste au Figaro)   Juin 2009