Le guetteur et le scribe

 

« Je ne dessine pas d’après nature. Je laisse venir à moi l’image, travaillant simultanément sur plusieurs cuivres à la fois, effaçant et reprenant le tracé. Je me situe souvent en un lieu intermédiaire entre figuration et abstraction où le hasard et l’imaginaire ont leur place. C’est pourquoi j’offre au regard des autres une image poétique du monde qui reste, pour moi, bien souvent une énigme. »

 

Etre graveur, c'est pour moi un moyen de capter les signes fugitifs de la vie et de les transcrire sur le cuivre. Il y a d'abord le temps du guetteur : attente, écoute, disponibilité. Le geste est suspendu au dessus de la plaque, la main prolongée par un outil (pinceau, craie...) qui saura restituer toute la spontanéité et la rapidité d'une pensée en mouvement. Puis vient le temps du "scribe-décrypteur" avec son geste minutieux, tendu, qui refait des choix, annule ou exalte la moindre trace.

Pour cette méditation tendre et jouissive, le burin est mon outil de prédilection. Cette approche poétique du monde est vécue au plus près de soi avec l'espoir de resurgir aux autres et pouvoir, comme le souhaitait Henri Michaux, "échanger des secrets en quelques traits nature pareils à une poignée de brindilles".

 

Nathalie Grall

 

 

Par le temps et la persévérance, à l'intérieur du temps, pour aimer le temps et le savourer, la recherche graphique de Nathalie Grall invente les inflexions de la durée, ses fugues, ses variations d'intensité.
Chaque gravure est un événement, une chance, un moment de l'évolution créatrice, un changement de durée, un surgissement, une griffure, un élan, un essort, une impulsion calculée. Chaque gravure manifeste un aspect de la nature, exprime une figure du cosmos, un côté de la totalité. Les instants estampés de Nathalie Grall suggèrent des climats. Parfois, le temps courbe, s'arque, se cambre, s'infléchit. Parfois, avec l'air de rien, le temps médite près des monts brumeux. Parfois, il s'enivre, il chavire, il s'excite en de minuscules tourbillons. Parfois, le temps s'ébouriffe; Parfois, il naît, il germe, il sélève, il croît. Parfois, il se tord en une passion, il se convulse. Parfois le temps s'arrache, se déchire. En une danse, en un vol, en une chute douce, en une caresse, la durée s'enroule, se love, se déroule et revient.

 

Gilbert Lascaux, pour la galerie Capazza Paris/Nançay,
édition galerie Capazza, 2005